Il existe un désir profondément humain de comprendre les pleurs de son bébé. De savoir ce qu’il veut dire. D’avoir la clé. Ce désir est légitime. Mais il a généré un marché. Et sur ce marché, on vend parfois des certitudes que la science elle-même n’a pas.
Cet article est une tentative de faire le point honnêtement : ce qu’on sait, ce qu’on ne sait pas encore, et ce que certaines grilles de lecture populaires font dire à la recherche — sans toujours l’avoir lue.
1. Pourquoi les bébés pleurent : le mécanisme
Avant de parler de ce qu’on peut ou ne peut pas “décoder”, il est utile de comprendre ce qui se passe physiologiquement quand un bébé pleure.
Les pleurs émotionnels sont déclenchés par le système nerveux autonome — plus précisément par une activation du système parasympathique via le nerf vague, impliquant notamment l’acétylcholine comme neurotransmetteur. Ce processus produit les larmes émotionnelles, distinctes des larmes réflexes (provoquées par un irritant comme les oignons) qui ne contiennent pas les mêmes marqueurs biologiques.
Sur le plan mécanique, pleurer implique des contractions répétées du diaphragme. Ces spasmes ont un effet proprioceptif réel : ils stimulent le nerf vague, contribuent à réguler le rythme respiratoire, et peuvent induire un certain apaisement. Des études ont effectivement observé cet effet régulateur — une stabilisation du rythme cardiaque notamment.
À retenir : pleurer est un acte physiologique complexe, avec des effets réels sur le corps. Mais ces effets ne suffisent pas à conclure que pleurer “fait du bien” dans tous les contextes — et encore moins qu’il constitue un mécanisme suffisant d’auto-régulation pour un nourrisson.
2. Ce que soixante ans de recherche ont — et n’ont pas — trouvé
La recherche sur les pleurs des nourrissons est ancienne. Riche. Et souvent mal citée.
Ce qu’elle a trouvé
Les pleurs liés à la douleur ont des caractéristiques acoustiques identifiables : volume plus constant, fréquence fondamentale plus élevée, et présence d’un cri spécifique appelé siren cry, modulé en fréquence et en amplitude de façon caractéristique. Ces résultats sont solides et répliqués (Sisto et al., 2002 ; Bellieni et al., 2008).
La recherche a également montré que les adultes — et en particulier les parents — réagissent aux pleurs d’un nourrisson plus rapidement qu’à tout autre stimulus sonore. Ce n’est pas un hasard évolutif : la survie des bébés humains a toujours dépendu de la rapidité de réponse de leurs soignants (Parsons et al., 2017).
Ce qu’elle n’a pas trouvé
Au-delà de la douleur, soixante ans d’études n’ont pas produit de méthode fiable et universelle pour différencier les pleurs selon l’émotion ou le besoin sous-jacent.
Une revue scientométrique couvrant l’ensemble de la littérature sur les pleurs des nourrissons et la réactivité des soignants sur 60 ans d’études confirme qu’aucun système de classification des pleurs selon l’état émotionnel n’a été validé de façon universelle.
Ce n’est pas qu’on n’a pas cherché. C’est qu’on n’a pas trouvé ce que certains voudraient que la science dise.
Attribuer systématiquement une intention claire aux pleurs d’un bébé — “il proteste”, “il décharge”, “il est en détresse” — c’est souvent projeter une logique adulte sur un système nerveux encore en construction.
Et ce qu’on sait aussi : un bébé dont les pleurs restent sans réponse peut basculer d’un inconfort vers une vraie détresse. Ce glissement-là, on ne le mentionne pas souvent quand on vous vend ces catégories.
Aparté
Le Dunstan Baby Language
Une approche mérite d’être mentionnée séparément : le Dunstan Baby Language, développé par Priscilla Dunstan. Cette méthode propose d’identifier cinq sons distincts émis par les nourrissons comme indicateurs de besoins spécifiques : faim, fatigue, besoin de faire son rot, inconfort abdominal, inconfort général.
Ce que je trouve intéressant dans cette approche, c’est son angle : elle s’intéresse aux besoins du bébé — faim, inconfort, fatigue — et non à une hiérarchie entre des pleurs qui “méritent” une réponse et d’autres qui n’en méritent pas. En ce sens, elle est moins problématique que les classifications qui servent à justifier la non-réponse.
Sur le plan scientifique, les preuves restent limitées et les résultats difficiles à reproduire universellement. Ce qui ne signifie pas que l’observation attentive de son propre bébé soit sans valeur. À titre personnel, je trouve qu’apprendre à distinguer les différentes façons qu’a votre bébé de s’exprimer est une démarche précieuse — à condition de ne pas confondre cette connaissance intime avec une vérité universelle applicable à tous les bébés.
3. Le mythe du cortisol dans les larmes
C’est probablement l’argument le plus répandu — et le plus mal utilisé.
L’argument
Les larmes émotionnelles contiennent du cortisol (et de l’ACTH, hormone adrénocorticotrope). Donc pleurer aide à l’éliminer. Donc c’est un mécanisme naturel de réduction du stress. Certains vont plus loin : ils distinguent des “pleurs de décharge” qui ne nécessiteraient pas d’intervention parentale, puisque le travail se ferait tout seul.
Pourquoi c’est un raccourci dangereux
Premier problème : la confusion ACTH / cortisol. L’ACTH n’est pas le cortisol. C’est une hormone produite par l’hypophyse qui stimule les glandes surrénales pour qu’elles libèrent du cortisol. Les confondre, c’est confondre le signal d’alarme et la réaction qu’il déclenche.
Deuxième problème : présence ≠ élimination. Oui, on trouve du cortisol dans les larmes émotionnelles — cette découverte est attribuée au Dr William Frey (1977), qui a formulé l’hypothèse que pleurer pourrait aider à éliminer les hormones de stress. Mais cette hypothèse date de 1977, et elle a été sérieusement remise en question depuis.
On trouve du sucre dans l’urine des diabétiques — personne n’en conclut que faire pipi guérit le diabète.
Troisième problème : les études ne confirment pas l’effet “détox”. Une étude de 2020 (Sharman, Dingle, Vingerhoets & Vanman) a mesuré les niveaux de cortisol salivaire chez des femmes ayant pleuré devant des vidéos tristes, comparées à celles qui n’avaient pas pleuré. Résultat : aucune différence significative sur les niveaux de cortisol ni sur la tolérance au stress. Ce qu’on a observé, c’est une stabilisation du rythme cardiaque — vraisemblablement liée à l’effet régulateur des spasmes du diaphragme. Et surtout : ces observations concernent des adultes, avec un cortex préfrontal mature et des mécanismes de régulation émotionnelle construits.
Quatrième problème : la conséquence pratique. En affirmant que bébé “se régule” par les pleurs, on sous-entend que votre présence est accessoire. Optionnelle. Certaines approches du sommeil n’iront pas jusqu’à dire explicitement “laissez-le pleurer seul” — mais le raisonnement y mène naturellement. C’est précisément là que cette idée devient problématique : elle habille d’un vocabulaire pseudo-scientifique une décision qui revient, en pratique, à ne pas répondre.
Ce qui m’interpelle, ce n’est pas l’approximation scientifique en soi — la vulgarisation implique toujours des raccourcis, et je ne suis pas non plus à l’abri d’en faire. Ce qui m’interpelle, c’est la direction systématique de ces raccourcis : à l’encontre de ce que votre instinct vous dit, et vers un objectif — l’endormissement autonome — présenté comme universel et accessible à tous les bébés. Ce qu’on omet de dire : pour beaucoup d’entre eux, il ne l’est tout simplement pas. Et pour ceux chez qui c’est possible, le chemin qui y mène n’est pas forcément celui qu’on vous propose en premier.
Elle est relationnelle.
J’ai longtemps utilisé l’expression “les pleurs sont un langage”. Je la trouve maintenant un peu inexacte — elle suggère un code à déchiffrer, une intention consciente de la part de bébé. Je préfère dire : les pleurs sont un signal. Biologique. Adressé à vous.
4. La co-régulation : pourquoi votre présence n’est pas optionnelle
L’axe LHPA — ce qu’il faut savoir
Le système de stress implique plusieurs zones cérébrales : l’amygdale, l’hypothalamus, la glande pituitaire, les glandes surrénales, l’hippocampe et le cortex préfrontal. Ensemble, ils forment ce qu’on appelle l’axe Limbique Hypothalamo-Pituito-Surrénalien — ou axe LHPA. C’est la partie du cerveau émotionnel la plus étudiée en lien avec les expériences de la petite enfance.
Chez l’adulte
Une menace extérieure — ou une pensée perçue comme menaçante — déclenche une alarme dans l’amygdale. L’amygdale active l’hypothalamus, qui envoie un signal à la glande pituitaire, qui envoie un signal aux glandes surrénales pour libérer le cortisol. Le corps et le cerveau se mobilisent pour répondre à la menace. Puis le cortisol se lie aux récepteurs de l’hippocampe et du cortex préfrontal — ce qui permet de stopper la réponse au stress. Dans certains cas, le cortex préfrontal peut même rationaliser la menace et envoyer directement un signal “stop” à l’amygdale.
Chez le bébé
La menace déclenche la même alarme dans l’amygdale. Si le bébé est proche de sa figure d’attachement, cette alarme peut être silenciée — le bébé entre alors dans un état de faible réactivité au stress. Sinon, l’hypothalamus envoie le signal, les glandes surrénales libèrent le cortisol, le corps se mobilise.
Et c’est là que le circuit s’arrête.
L’hippocampe et le cortex préfrontal sont encore immatures chez le nourrisson — ils n’ont pas la capacité de stopper la réponse au stress. Le bébé ne peut pas se réguler seul.
Alors comment le stress s’arrête-t-il chez un bébé ?
La co-régulation : votre système nerveux au service du sien
En étant tenu, bercé, porté contre un corps calme, le bébé perçoit les constantes vitales de l’adulte : battements de cœur, température corporelle, odeur, rythme respiratoire. Et il synchronise les siennes. Le parent remplace, temporairement, le cortex préfrontal que le bébé n’a pas encore.
Cette synchronisation crée des chemins neuronaux — des voies qui permettent de passer d’un état de stress à un état calme. Avec la répétition, ces chemins se renforcent. Après suffisamment d’itérations, ils deviennent assez solides pour être activés par le propre cortex préfrontal de l’enfant, sans intervention directe d’un adulte.
C’est ça, l’autonomie émotionnelle. Elle ne s’apprend pas en laissant un bébé gérer seul. Elle se construit, répétition après répétition, par la co-régulation.
🎥 Ressource vidéo : j’explique ce mécanisme en détail — du cortex préfrontal à la synchronisation des constantes vitales, et pourquoi votre propre état nerveux avant d’intervenir compte autant que votre présence.
Y compris pour les pleurs de décharge
Même les pleurs qu’on appelle “de décharge” — quand le système nerveux est en surcharge et que bébé pleure sans cause apparente — appellent une réponse. La réponse, dans ce cas, c’est précisément la co-régulation : votre calme, votre présence, votre système nerveux au service du sien.
Ce n’est pas “céder”. Ce n’est pas “créer une dépendance”. C’est construire, répétition après répétition, les bases neurologiques de la régulation future.
Et les profils sensoriels ?
Tous les bébés ont besoin de co-régulation. Mais tous n’en ont pas besoin de la même façon, ni dans les mêmes proportions. Un bébé dont le système nerveux a un seuil de réactivité bas — qui s’emballe rapidement face aux stimulations et redescend lentement — aura besoin de plus de co-régulation, pas de moins. Ce n’est pas un bébé “difficile” ou “capricieux”. C’est un bébé dont le profil demande une réponse plus soutenue.
Appliquer à ce bébé une grille de lecture qui classe ses pleurs en “protestation ne nécessitant pas de réponse”, c’est passer à côté de ce dont il a besoin — et potentiellement aggraver la situation en le laissant escalader jusqu’à un niveau de détresse dont il ne peut pas redescendre seul.
En résumé
✓ Les pleurs de douleur ont des caractéristiques acoustiques relativement distinctes.
✓ Au-delà de la douleur, aucune méthode universelle de classification des pleurs selon l’émotion n’a été validée en soixante ans d’études.
✓ Les larmes contiennent du cortisol, mais cela ne prouve pas que pleurer élimine le stress — cette hypothèse n’a pas été confirmée.
✓ L’effet apaisant observé lors des pleurs s’explique plus probablement par la régulation respiratoire et l’effet proprioceptif des spasmes du diaphragme.
✓ Les bébés ne disposent pas des mécanismes neurologiques pour s’auto-réguler — ils ont besoin de co-régulation pour construire ces capacités.
Votre instinct qui vous pousse à répondre n’est pas contre-productif. Il n’est pas excessif. Il est, selon toute vraisemblance, correct.
Sources
- Bellieni, C.V. et al. (2008). Correlation between pain and specificity of cries in neonates. Acta Paediatrica.
- Frey, W.H. (1977). Crying: The Mystery of Tears. Winston Press, Texas. (Hypothèse originale, remise en question par des recherches ultérieures.)
- Parsons, C.E., Young, K.S., Stein, A., Kringelbach, M.L. (2017). Intuitive parenting: understanding the neural mechanisms of parents’ adaptive responses to infants. Current Opinion in Psychology, 15, 40–44.
- Sharman, L.S., Dingle, G.A., Vingerhoets, A., Vanman, E.J. (2020). Using crying to cope: Physiological responses to stress following tears of sadness. Emotion, 20(7), 1279–1291.
- Sisto, R. et al. (2002). Acoustic analysis of pain cry and evaluation of pain. Acta Paediatrica.
- Carollo, A., Montefalcone, P., Bornstein, M.H., Esposito, G. (2023). A Scientometric Review of Infant Cry and Caregiver Responsiveness: Literature Trends and Research Gaps over 60 Years of Developmental Study. Children, 10(6), 1042. PMID: 37371273. DOI: 10.3390/children10061042
- Bayard, J.D. et al. (1990). Influence of maternal proximity on behavioral and physiological responses to separation in infant rhesus monkeys (Macaca mulatta).
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