Cododo : pourquoi on a décidé que les bébés devaient dormir seuls

Cododo : pourquoi on a décidé que les bébés devaient dormir seuls

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Alice

Spécialiste de la physiologie du sommeil des bébés

Si vous me lisez depuis un moment, vous savez déjà que j'ai deux passions un peu encombrantes en plus des neurosciences : l'Histoire et la sociologie. Je vous ai déjà infligé le résultat une fois, à propos de l'entraînement au sommeil.

Cette fois, je me suis attaquée à la question d'à côté. Celle que presque personne ne pose en France, parce qu'elle met mal à l'aise.

Pourquoi est-ce qu'un bébé occidental est censé dormir seul ?

Pas « est-ce que c'est bien ». Pas « est-ce que c'est dangereux » : on y viendra, et sérieusement, dans un autre article. Non : d'où vient cette idée ? Qui l'a eue, et sur quoi reposait-elle ?

Je m'attendais à trouver de la morale, du contrôle social, du patriarcat bien senti, comme pour l'entraînement au sommeil. Il y a de ça. Mais il y a surtout deux histoires distinctes, qui courent en parallèle pendant des siècles avant de se mêler au XIXe.

La première est une histoire de misère, de honte et de contrôle religieux. La seconde est une théorie scientifique : sincère, argumentée, publiée. Et entièrement fausse.


I. Avant : personne ne faisait ses nuits

Avant le XIXe siècle, le sommeil des bébés n'était pas un sujet. Pas un sujet difficile, pas un sujet débattu : pas un sujet du tout. Les manuels de puériculture de l'époque n'en parlent tout simplement pas. Le thème apparaît dans la littérature parentale à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, et pas avant (Stearns, Rowland & Giarnella, 1996). Les historiens qui ont travaillé sur cette période le formulent ainsi : le sommeil des enfants était alors moins disputé et moins orchestré qu'il ne le deviendrait.

D'abord, les adultes eux-mêmes ne dormaient pas d'une traite. L'historien A. Roger Ekirch a documenté un régime de sommeil préindustriel dit segmenté : un « premier sommeil », puis une période d'éveil au milieu de la nuit (on priait, on discutait, on s'occupait des enfants) puis un « second sommeil » (Ekirch, 2006).

Demander à un nourrisson de dormir huit heures d'affilée n'avait aucun sens dans une société où aucun adulte ne le faisait. L'idée n'a même pas eu besoin d'être rejetée. Elle n'a pas existé.

Ensuite, la nuit était collective. On dormait à plusieurs dans le même lit : parents, enfants, parfois les domestiques, parfois les invités (Davies, 1995). Quand un bébé se réveillait, il y avait soit quelqu'un d'éveillé pour s'en occuper, soit quelqu'un d'endormi juste à côté qui pouvait répondre en trois secondes. Et la charge tournait entre plusieurs membres de la famille (Small, 1999).

Les bébés se réveillaient exactement autant qu'aujourd'hui. La différence n'est pas là. C'est que ça ne posait de problème à personne.

Un bébé qui se réveille la nuit, dans ce contexte, ce n'est pas un problème de sommeil. C'est juste une nuit.


II. Ailleurs : là où les bébés dorment encore

Détour par la Côte d'Ivoire. L'anthropologue Alma Gottlieb a passé des années chez les Beng, un petit groupe de la forêt ivoirienne, à observer, littéralement chronomètre en main, comment y vivent les bébés.

Sur 875 heures de siestes documentées :

✓ Près des deux tiers du temps de sieste se passaient attaché à quelqu'un : sur un dos, en mouvement, ou lové dans un giron.

✓ Environ 90 % des bébés endormis dormaient dehors, sur une natte à même le sol ou sur le corps de quelqu'un, au milieu des allées et venues du village.

✓ À peine plus de 10 % dormaient à l'intérieur, au calme, à l'écart de la vie sociale.

La nuit, les bébés dorment bien à l'horizontale, mais nichés contre le corps chaud de leur mère, et souvent avec un frère ou une sœur aînée de l'autre côté.

Ce que les parents Beng n'attendent pas d'un bébé, Gottlieb le résume en trois points : ni qu'il dorme seul, ni qu'il dorme à plat et immobile, ni qu'il fasse un nombre déterminé de siestes à heures régulières.

Ces trois attentes-là, vous les connaissez. Ce sont exactement les trois critères auxquels vous comparez votre bébé quand vous vous demandez, à 4 h du matin, s'il « dort normalement ». Ailleurs, aucun des trois n'existe.

Et les tétées ? Gottlieb a observé une nouveau-née téter dix fois en une heure. Sur un échantillon de 93 sessions d'allaitement chez 24 bébés de 3 à 24 mois, la fréquence moyenne était d'une tétée toutes les 35 minutes, sans différence significative entre les plus jeunes et les plus grands.

Bien sûr, d'autres pratiques décrites par Gottlieb sont plus que discutables : les nourrissons Beng reçoivent des lavements à base de plantes matin et soir dès la première semaine de vie, dans une société où la mortalité infantile est élevée.

L'objectif du contre-exemple Beng n'est pas de prouver que leurs pratiques sont bonnes. Il prouve que les nôtres sont culturelles.

Reste la vraie question : comment nos évidences le sont-elles devenues, et pourquoi ? Comme souvent en Occident, la première trace écrite ne vient pas de la médecine. Elle vient de la religion, et elle parle de péché.


III. Quand dormir avec son bébé devient un péché

Un nourrisson qui meurt écrasé dans le lit de ses parents, c'est d'abord une tragédie. Mais dans une société où l'accident relève du péché dès lors qu'aucune cause extérieure n'est en vue, une tragédie appelle une faute, et une faute appelle une pénitence.

Vers l'an 600, le moine irlandais Colomban fixe la pénitence encourue par un parent ayant écrasé son nourrisson dans son sommeil : un an au pain et à l'eau, puis deux années sans viande ni vin. Le barème deviendra assez standard.

Le droit canon ne le range d'ailleurs pas parmi les accidents : le pape Alexandre III lui consacre l'une des trois décrétales regroupées sous une rubrique intitulée de ceux qui ont tué leurs enfants.

Trois ans de pénitence pour la mort d'un enfant, c'est peu au regard de ce qui est en jeu. À ce stade, le lit partagé n'est pas encore diabolisé : il est encadré. Mais dès le haut Moyen Âge, l'Église s'occupe de qui dort à côté de qui, et le cadre est posé.

Il ne manque qu'une raison de durcir la peine. Elle arrivera en 1439.

1439 : tout bascule

Le concile de Florence décrète que les âmes des enfants morts sans baptême descendent en enfer.

Conséquence immédiate : l'infanticide cesse d'être un péché rachetable, pour devenir le plus abominable des crimes (Obladen, 2016). Les États s'en emparent, les législations se durcissent, les supplices se raffinent.

Et il faut voir ce qui est protégé. Pas l'enfant vivant : l'âme de l'enfant non baptisé. Un enfant né dans le mariage est baptisé dans les jours qui suivent ; un enfant dissimulé meurt sans l'avoir été, et sa mort n'est plus seulement une mort.

C'est exactement ce que visent les textes français de 1556 et anglais de 1623 : non pas l'infanticide en général, mais la dissimulation d'une naissance hors mariage. Une femme non mariée ayant caché sa grossesse, et chez qui l'on retrouve un nourrisson mort, encourt la peine capitale. Du père, la loi ne dit rien (Obladen, 2016).

Mais certains ne se contentent pas de juger

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Florence apporte à ce problème une réponse concrète : un dispositif appelé arcuccio : une armature cintrée de bois et de fer, posée au-dessus du nourrisson dans le lit. Elle empêchait un adulte de basculer sur lui, et l'empêchait aussi d'être étouffé par la literie.

Gravure du XVIIIe siècle représentant l'arcuccio, armature de bois protégeant un nourrisson dans le lit parental
L'arcuccio (orthographié arcutio dans les textes anglais) tel que représenté dans The Art of Nursing (Londres, 1733). Les échancrures latérales permettaient à la nourrice de donner le sein sans sortir l'enfant du dispositif.

L'arcuccio était percé d'ouvertures pour les seins de la nourrice, précisément pour qu'elle puisse continuer à allaiter au lit. Une barre de bois la maintenait en appui et l'empêchait de rouler sur l'enfant.

Son usage était fortement encouragé par les prêtres.

Face à un danger réel, documenté, moralement chargé et religieusement sanctionné, Florence n'a pas séparé la mère et l'enfant.

Elle a fabriqué un objet pour rendre le lit partagé plus sûr.

Le reste de l'Europe ne suivra pas. En 1733, un auteur anglais s'étonne encore par écrit qu'au vu du nombre de morts par écrasement recensées dans les registres de mortalité londoniens, on n'ait pas adopté ce dispositif pourtant universellement répandu à Florence.

Retenez surtout ceci : si l'objectif était de protéger physiquement le bébé, d'autres réponses que la séparation existaient. Une ville les a mises en œuvre pendant deux siècles. Ce qui s'imposera au siècle suivant devra donc être justifié autrement.


IV. L'air impur

Le second fil, je l'ai trouvé du côté de la médecine. Il ne parle ni de péché ni de faute : il parle de santé. Et c'est ce qui va lui donner sa force.

XIXe siècle. L'Europe et l'Amérique du Nord sont terrorisées. Choléra, fièvre jaune, variole, scarlatine : les épidémies tuent par milliers, et personne ne comprend pourquoi.

Faute de germes, la théorie microbienne n'arrivant que plus tard, la médecine désigne un coupable : l'air. L'air vicié, l'air stagnant, l'air corrompu. Et particulièrement l'air nocturne, ce fameux night air dans lequel les médecins voient la cause du choléra, de la fièvre jaune, et même de la peste noire (Nash, 2007).

Gravure du XIXe siècle représentant les conditions de logement et de sommeil dans les quartiers populaires de Londres
Londres, XIXe siècle. C'est dans ce contexte d'épidémies et de logements surpeuplés que se forme l'idée d'un air nocturne pathogène.

Ce n'est pas une superstition marginale. C'est la médecine de l'époque. Ça s'appelle la théorie des miasmes, et pendant des décennies, c'est ce qu'on enseigne.

Or, si l'air confiné rend malade, une conclusion s'impose avec une parfaite logique interne : il ne faut pas respirer le même air que quelqu'un d'autre pendant huit heures. Et surtout pas un bébé.

Boston, 1836

William Alcott consacre à la question une section entière de son manuel pour jeunes mères, publié à Boston en 1836. Elle porte un titre qui ne s'embarrasse d'aucune précaution : reasons why a child ought to sleep alone, soit : raisons pour lesquelles un enfant devrait dormir seul. Page 257.

Page 257 de The Young Mother de William Alcott, 1836, section intitulée reasons why a child ought to sleep alone
William A. Alcott, The Young Mother, or Management of Children in Regard to Health, Boston, Light & Stearns, 1836, p. 257. Fac-similé : Yale University, Cushing/Whitney Medical Library.

Il y soutient que les poumons d'un nourrisson réclament l'air atmosphérique dans sa pureté la plus stricte, et qu'ils souffriront de tout ce qui l'altère. Ce qui vaut déjà, écrit-il, pour deux adultes partageant un lit, même vaste, et bien davantage encore pour un bébé.

Et parce qu'il faut bien une preuve, Alcott en fournit une, dans son chapitre sur la ventilation : après une nuit passée sous les couvertures, glissez-y une bougie allumée. Elle s'éteint. Donc l'air y est vicié. Donc l'enfant doit dormir seul.

Le raisonnement est impeccable.
Malheureusement, les prémisses sont fausses.

Il referme sa section, page 262, satisfait : il estime en avoir dit assez pour convaincre toute jeune mère raisonnable de ne plus jamais laisser son enfant dormir dans son lit.

Cinq pages. C'est tout ce qu'il aura fallu.

Et ensuite ?

Ensuite, la théorie des miasmes s'est effondrée. Pasteur, Koch, la microbiologie. On a compris que le choléra ne venait pas de l'air nocturne mais de l'eau contaminée. La théorie a été abandonnée, proprement, définitivement.

Mais pas la pratique.

La recommandation, elle, est restée. Elle a survécu de plus d'un siècle à la théorie qui l'avait justifiée. Elle s'est transmise de mère en fille, de médecin en médecin, de manuel en manuel, et à chaque transmission, elle a perdu un peu plus de son origine, jusqu'à devenir une évidence.

C'est ce que l'anthropologue Clifford Geertz appelait le « bon sens » : un artefact culturel si bien construit qu'il paraît transparent et naturel. Ce qui n'a plus besoin d'être justifié, et donc, ce qu'on ne vérifie plus.


V. Une conclusion qui cherche ses raisons

Voici la table des matières du chapitre XIV, celui consacré au sommeil, dans l'édition de 1836.

Table des matières du chapitre XIV Sleep de The Young Mother d'Alcott, 1836, détaillant les sections sur l'heure du coucher, le lieu et la pureté de l'air
W. A. Alcott, The Young Mother, Boston, 1836, table des matières du chapitre XIV, Sleep. Fac-similé : Yale University, Cushing/Whitney Medical Library.

Regardez le sommaire de la section 2, celle qui explique pourquoi l'enfant doit dormir seul. Alcott n'y avance pas un argument : il les empile. L'empoisonnement par l'air impur. La destruction d'enfants par leurs mères. Des raisons morales. Le danger de dormir avec les personnes âgées. Puis avec les chats et les chiens.

Un tas de justifications hétéroclites, c'est rarement le signe d'une démonstration solide. C'est plutôt celui d'une conclusion qui cherche ses raisons après coup.

Alcott, lui, ne se contente pas d'empiler des arguments : il désigne aussi qui devra les appliquer. J'y reviens dans un instant.


VI. À ce stade, personne n'a encore proposé de laisser pleurer

Alcott, l'auteur de 1836 qui veut absolument que les bébés dorment seuls, consacre par ailleurs un chapitre entier aux pleurs, pour y expliquer qu'il est dangereux de réprimer la tendance d'un enfant à pleurer, et absurde de vouloir la supprimer entièrement.

Alcott n'est donc pas un ancêtre de l'entraînement au sommeil. Il veut le bébé seul, et il veut qu'on réponde à ses pleurs. Ce qui n'est pas une contradiction de sa part : c'est simplement que les deux doctrines sont, à ce moment-là, indépendantes l'une de l'autre.

Entre les deux doctrines, il s'écoule environ trois quarts de siècle. La séparation nocturne vient d'abord. L'entraînement au sommeil suit.

On éloigne d'abord le bébé, pour des raisons sanitaires qui se révéleront fausses. Certains bébés s'en accommodent plus ou moins. D'autres pas du tout, et ceux-là pleurent, se réveillent, réclament, ne se rendorment pas seuls.

Un problème apparaît, qui n'existait pas auparavant : le sommeil du nourrisson devient une difficulté. Et une difficulté qui n'incombe qu'à une seule personne.

Parce qu'Alcott, qui refuse qu'on ignore les pleurs d'un enfant, désigne pourtant sans ambiguïté à qui revient la charge de le faire dormir seul. La ligne est dans le chapeau du chapitre XIV, pages 253 à 255, après les remarques générales et un mot aux pères. Elle clôt l'énumération.

Chapitre XIV, 1836

Everything left to mothers.

« Tout est laissé aux mères. »

C'est ce que l'historienne Rima Apple a appelé la scientific motherhood : des femmes tenues responsables du bien-être de leur famille, et simultanément jugées incapables d'assumer cette responsabilité sans les instructions d'un médecin (Apple, 1995).

Voilà le cadre complet. Un bébé qu'il faut éloigner, un bébé qui proteste, et une seule personne comptable du résultat. C'est dans ce cadre-là qu'une méthode pour faire taire les protestations finira par ressembler à une solution.

À ce moment-là, deux issues sont possibles. Reconnaître que la séparation était peut-être une mauvaise idée. Ou chercher une méthode pour faire tenir les bébés dans le dispositif.

On connaît celle qui a été retenue.

L'entraînement au sommeil n'est pas à l'origine de la séparation.
Il en est le service après-vente.

Ce qu'est devenu l'entraînement au sommeil ensuite, et jusqu'où il est allé, c'est une autre histoire. Je l'ai racontée dans un article à part, et je vous préviens : ça pique.

Et c'est ici que les deux fils se rejoignent. Leur poids respectif varie selon les pays : plus religieux ici, plus médical là. Mais le point important n'est pas de les départager.

C'est que chacun a trouvé dans l'autre la confirmation de ce qu'il fallait faire. Le soupçon moral gagnait une caution scientifique ; la théorie médicale héritait d'un terrain moral déjà préparé. Et l'un comme l'autre aboutissaient à la même conclusion, qui les arrangeait tous les deux : séparer, et que la charge n'en revienne ni à l'Église ni aux médecins, mais aux mères.


VII. Ce qui n'a jamais changé

Aujourd'hui, les justifications se mélangent et s'enchaînent, au point qu'on ne sait plus laquelle vient d'où. On invoque l'écrasement, puis le manque de sommeil, puis l'enfant qu'on va gâter, puis celui qu'on rend dépendant, faible, tyrannique. Ce sont des registres différents, séparés par des siècles, et ils sont désormais employés dans la même conversation.

Ils ont pourtant un point commun, et un seul : ce sont tous des appels à la peur.

Les recommandations sur le sommeil des bébés sont récentes : deux siècles, pas davantage. Mais le soupçon qui pèse sur le lit partagé, lui, en a quatorze. Et sur toute cette durée, pas un seul argument qui ne s'appuie sur une peur.

Ce n'est pas un hasard. Les appels à la peur sont un outil de persuasion documenté et efficace, d'autant plus efficace qu'ils sont combinés à trois autres ingrédients : la crédibilité de celui qui parle, un argument qui semble logique, et un public épuisé, désespéré, prêt à tout pour que ça s'arrête (Tannenbaum et al., 2015).

Vous cochez les quatre cases, à 3 h du matin, avec un bébé qui hurle.

Et aujourd'hui ?

Toutes ces peurs ne se valent pas, et c'est le point le plus important de cet article.

Certaines sont fondées. La mort inattendue du nourrisson n'est pas l'air impur : le risque existe, il est documenté, et il désigne des situations qu'il faut éviter à tout prix. C'est précisément pour cela que j'en parle, et que je lui consacre un article entier.

Les autres relèvent de nos représentations. Même sans croire à quoi que ce soit, il reste difficile de se défaire de l'idée que le lit conjugal serait un espace sacré, dont l'enfant doit être tenu à l'écart.

Le mécanisme, en revanche, est le même. Un message court, frappant, sans exception, et il l'est parfois par nécessité : un message de santé publique s'adresse à des millions de personnes qu'il ne connaît pas, il ne peut pas se permettre les nuances.

Les institutions l'ont d'ailleurs reconnu. Compte tenu des bénéfices documentés de la proximité nocturne, notamment pour l'allaitement, les recommandations ont dû s'adapter : elles distinguent désormais les circonstances dangereuses du partage de lit lui-même. Parce qu'à force de simplifier, on avait transformé une pratique bénéfique en ennemi.

Mais le mal est fait, et le message d'origine continue d'être répété, y compris dans les milieux périnataux. J'ai consacré un article entier aux chiffres réels, et à ce qu'ils disent exactement.

La conséquence, elle, est bien réelle. Des milliers de parents partagent leur surface de sommeil, en France, aujourd'hui. Par choix ou par nécessité, parce que leur bébé ne dort que contre eux et qu'ils n'ont plus dormi depuis quatre mois. Et ils n'en parlent à personne. Ni au pédiatre, ni à la PMI, ni à leur mère.

Donc personne ne leur explique comment le faire avec le moins de risque possible.

Florence, en 1700, faisait mieux. On y prenait le danger au sérieux, et on fabriquait un objet pour le réduire, sans demander à personne de cesser d'allaiter au lit.

La théorie des miasmes est morte vers 1880 ; la chambre séparée est restée. Et comme une pratique installée a besoin d'être justifiée, on lui a trouvé de nouveaux motifs, tous postérieurs à son installation : l'enfant qu'on va gâter, l'enfant tyran, le climat prétendument incestueux, l'autonomie à construire.

Chercher des raisons à une pratique qu'on a déjà adoptée n'est pas la même chose que l'adopter pour de bonnes raisons.

Et il existe un moyen simple de les départager. Appelons-le le test de l'arcuccio : cette justification exige-t-elle vraiment la séparation, ou existe-t-il une autre façon d'y répondre ?

Florence l'a passé pour l'écrasement : le danger était réel, la réponse a été un objet, pas une séparation. Aucun des motifs venus ensuite ne le passe. Un enfant qu'on craint de gâter, une intimité qu'on veut préserver, une autonomie qu'on veut construire : ce sont des questions d'éducation, d'aménagement, d'organisation. Aucune ne désigne la chambre séparée comme sa seule issue possible.


VIII. Ce que l'histoire ne prouve pas

Rien de ce que je viens d'écrire ne vous dit ce que vous devriez faire.

L'argument « c'est ancestral, donc c'est bon » est un raisonnement défectueux. Il porte même un nom : le sophisme naturaliste. Et je le vois partout dans les contenus qui défendent le cododo, y compris chez des gens que je respecte. Les lavements quotidiens administrés aux nourrissons Beng sont eux aussi une pratique ancienne.

Ce que l'histoire établit est plus étroit, et suffisant : certaines des peurs invoquées reposent sur des faits. Les autres, non.

Et pour celles-là, il n'y a que deux possibilités. Soit vous les partagez, et ce sont les vôtres : elles n'ont pas à être justifiées. Soit elles vous sont adressées, et ce sont alors les opinions de la personne qui vous les oppose, sans plus d'autorité que ça sur vos choix.


Ce que disent quatorze siècles

Aucune des justifications avancées depuis quatorze siècles n'a jamais eu pour solution unique la séparation nocturne de la mère et de l'enfant.

Mais elle a très souvent été la solution qui coûtait le moins cher au reste de la société : celle qui reposait sur les deux catégories les plus vulnérables, et les moins en mesure de protester. Les bébés et les mères.

Sources

Source primaire consultée directement

  • Alcott, W. A. (1836). The Young Mother, or Management of Children in Regard to Health. Boston : Light & Stearns, 336 p. Fac-similé Yale University, Cushing/Whitney Medical Library, via Internet Archive.

Autres sources primaires (XIXe siècle)

  • The Art of Nursing (1733). Londres.

Travaux historiques et anthropologiques

  • Apple, R. M. (1995). Constructing mothers: Scientific motherhood in the nineteenth and twentieth centuries. Social History of Medicine, 8(2), 161–178.
  • Damme, C. (1978). Infanticide: the worth of an infant under law. Medical History, 22, 1–24.
  • Davies, L. (1995). Babies co-sleeping with parents. Midwives, 108, 384–386.
  • Ekirch, A. R. (2006). At Day's Close: Night in Times Past. W. W. Norton.
  • Geertz, C. (1983). Common sense as a cultural system. In Local Knowledge. Basic Books.
  • Gottlieb, A. (2004). The Afterlife Is Where We Come From: The Culture of Infancy in West Africa. University of Chicago Press. [Données chiffrées : article dérivé paru dans Expedition, 46(3), University of Pennsylvania Museum.]
  • Kellum, B. A. (1974). Infanticide in England in the later Middle Ages. History of Childhood Quarterly, 1(3), 367–388.
  • Nash, L. (2007). Inescapable Ecologies. University of California Press.
  • Obladen, M. (2016). From sin to crime: Laws on infanticide in the Middle Ages. Neonatology, 109(2).
  • Small, M. F. (1999). Our Babies, Ourselves. Anchor Books.
  • Stearns, P. N., Rowland, P. & Giarnella, L. (1996). Children's sleep: Sketching historical change. Journal of Social History, 30(2), 345–366.

Travaux contemporains

  • Howson, S. (2018). « I see no other option »: Maternal practices of sleep-training and co-sleeping as the management of vulnerability. Studies in the Maternal, 10(1).
  • Rosier, J. G. & Cassels, T. (2021). From "Crying Expands the Lungs" to "You're Going to Spoil That Baby": How the Cry-It-Out Method Became Authoritative Knowledge. Journal of Family Issues, 42(7), 1516–1535.
  • Tannenbaum, M. B. et al. (2015). Appealing to fear: A meta-analysis of fear appeal effectiveness and theories. Psychological Bulletin, 141(6), 1178–1204.
1 Comment
07/08/2026

Merci beaucoup pour cet article très détaillé et sincère. Oui, nous avons parfois dormi avec bébé dans le lit alors que le médecin l’interdisait absolument, seule façon de calmer notre fille. Du coup, on ne dormait pas bien, de peur de l’écraser. À un moment j’ai mis le coussîn d’allaitement en guise de protection quand elle a accepté de ne pas dormir sur nous. Et cela a été possible parce qu’on a un lit de 160cm.

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