L’entrainement au sommeil (ou la méthode 5-10-15): une solution miracle ?

L’entrainement au sommeil (ou la méthode 5-10-15): une solution miracle ?

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Alice

Spécialiste de la physiologie du sommeil des bébés

Il y a peu de méthodes d’endormissement autonome qui ont suscité autant de buzz, de pratiques et de controverses que la méthode Ferber. Elle est connue, “gratuite”, dans le sens où vous pouvez trouver une version simplifiée sur internet, ou en entendre parler par la voisine, la belle-maman ou même cette gentille dame qui a entendu dire que votre bébé se réveille beaucoup la nuit…

Qu’est-ce que la Méthode Ferber?

Alors, de quoi parle-t-on exactement quand on évoque la méthode Ferber, la méthode 5-10-15 ou, plus généralement, la méthode d’entraînement au sommeil ?

La méthode Ferber se déroule en trois étapes :

      1. Préparation : Bébé est placé dans son lit alors qu’il est encore éveillé mais somnolant.

      1. Temps d’attente progressif : Si bébé pleure après que vous avez quitté la pièce, vous attendez un certain temps avant de revenir. La première nuit, vous attendez 3, puis 5, puis 10 minutes avant de revenir. Les nuits suivantes, les intervalles sont progressivement augmentés.

      1. Réconfort minimal : Lorsque vous revenez dans la pièce, vous rassurez brièvement bébé sans le prendre dans les bras, puis vous quittez la pièce.

    La promesse de cette méthode est séduisante pour vous, parent épuisé et soucieux du bien-être de votre bébé. Elle promet d’APPRENDRE à votre bébé à s’endormir et à se rendormir SEUL. Cela sous-entend que s’endormir est une compétence que votre bébé doit apprendre, au risque de devoir toujours compter sur vous pour s’endormir. La promesse est alléchante : elle laisse entrevoir la possibilité pour vous, parents, de passer des soirées tranquilles et de profiter de nuits de 11 à 12 heures d’affilée, votre bébé maîtrisant parfaitement le mécanisme de l’endormissement seul.

    Une Méthode Ancrée dans l’Histoire et l’Économie

    Il y a eu un engouement considérable pour cette méthode, peut-être expliqué par le contexte historique et économique. Dans les années 1980, les sociétés occidentales, notamment aux États-Unis, ont connu une forte accentuation des valeurs de productivité, de performance et d’individualisme. Le néolibéralisme a pris de l’ampleur, avec des politiques favorisant la compétitivité et l’efficacité économique, ce qui a grandement influencé les modes de vie et les attentes sociales. Les parents, souvent engagés dans des carrières professionnelles exigeantes, cherchaient des solutions rapides et efficaces pour gérer la parentalité sans compromettre leur performance au travail.

    La Vision des Enfants dans ce Contexte

    Dans ce contexte, les enfants étaient souvent perçus comme devant s’adapter aux exigences des adultes. L’idée de l’enfant autonome, capable de se débrouiller seul, résonnait bien avec les valeurs de l’époque. La méthode Ferber, avec sa promesse d’apprendre aux bébés à s’endormir seuls, répondait à un besoin pratique immédiat : permettre aux parents de retrouver des nuits de sommeil ininterrompues et de maintenir leur productivité. La société valorisait les solutions rapides et fonctionnelles, et la méthode Ferber, avec son approche structurée et « scientifique », s’inscrivait parfaitement dans cette mentalité.

     

    Dr. Richard FERBER, auteur de la méthode

    La Charge des Mères et la Répartition des Tâches

    Il faut aussi noter qu’à cette époque, la charge de la parentalité revenait principalement aux mères. Les structures d’entraide et de soutien familial étaient souvent réduites, les mères se retrouvaient isolées, sans le soutien nécessaire pour gérer la charge mentale et physique de l’éducation des enfants. La méthode Ferber offrait donc une solution perçue comme avantageuse, permettant de libérer du temps et de l’énergie sans nécessiter une meilleure répartition des responsabilités parentales au sein du couple. Cela évitait de remettre en question les dynamiques de genre et la répartition traditionnelle des rôles domestiques, qui pesaient lourdement sur les femmes.

    L’Efficacité en Question

    Et en ce qui concerne l’efficacité, qu’en est-il? Il existe une multitude d’études sur les interventions comportementales pour améliorer le sommeil des bébés, et malheureusement, aucune n’est ce que la littérature scientifique a sortie de mieux. Pour illustrer le problème, je vais vous citer deux études brandies par chacun des deux camps pour justifier un avis tranché.

    Le camp du contre :L’Étude de Middlemiss (1)

    L’étude de Wendy Middlemiss porte sur 26 bébés, ce qui est déjà un chiffre bas pour prétendre démontrer quelque chose de manière sérieuse. Dans cette étude, des parents ont appliqué la méthode Ferber avec succès. Or, lors des nuits où justement l’endormissement s’est enfin fait seul et sans pleurs, l’étude révèle que le taux de cortisol des bébés est resté aussi élevé que lorsqu’ils pleuraient pour appeler leurs parents.

    Il n’en fallait pas plus pour certains pour associer ces résultats au fait que d’AUTRES études montrent clairement les effets délétères d’un taux chronique et très élevé de cortisol sur le cerveau, spécialement un cerveau en construction. Or l’étude de Middlemiss ne donne aucune valeur de ses taux de cortisol, ni sur quelle durée ce taux élevé a été observé (plusieurs jours, semaine, mois???)

    Pour moi, cette donnée confirme que la méthode SEMBLE fonctionner, mais pas de la manière souhaitée par les parents : bébé n’a pas APPRIS à s’endormir seul, il a renoncé à exprimer son stress à ce moment. Mais elle ne peut en aucun cas être utilisée comme preuve de la nocivité de la méthode Ferber sur le cerveau des tout-petits.

    Le camp du pour: L’Étude Gradisar (2)

    Si on s’en tient au résumé des conclusions de l’étude, faites par les auteurs eux-mêmes (et je soupçonne beaucoup de défenseurs de l’entraînement au sommeil de s’être arrêté là) : “l’étude montre de grandes diminutions de la latence du sommeil (NDL: durée d’endormissement) pour les groupes d’extinction graduée et de disparition au coucher, et de grandes diminutions du nombre d’éveils et de réveils après le début du sommeil pour le groupe d’extinction graduée. Le cortisol salivaire a montré des baisses faibles à modérées dans les groupes d’extinction progressive.”

    Cela semble beau, très beau : endormissement rapide, moins de réveils, et même MOINS de cortisol. Mais pourquoi s’embête-t-on, pourquoi ne laisse-t-on pas tous nos bébés pleurer, pour leur bien et le nôtre?

    Mais si on regarde de plus près l’article, que nous dit exactement l’étude? La conclusion que les auteurs ont choisi de communiquer se réfère au retour des parents. Or les paramètres de sommeil mesurés scientifiquement sur les groupes ne montrent pas du tout de telles améliorations!

    L’interprétation des résultats est également biaisée en termes de niveaux de cortisol, et cela a été beaucoup démontré dans d’autres articles et sur les commentaires laissés après la parution de l’article (pour ceux qui maîtrisent l’anglais et voudraient lire le débat de manière plus approfondie). Les auteurs s’appuient sur une mesure de cortisol dans l’après-midi! Pas du tout au moment de l’intervention (donc au coucher ou la nuit). Et une nette diminution dans l’après-midi pourrait d’ailleurs être une conséquence d’un stress expérimenté pendant la nuit.

    Bref, une étude dont on peut se poser la question comment elle a pu être publiée telle quelle, avec des conclusions plus que biaisées.

    Les Méthodes « Douces » : Une Solution Magique?

    Face à ces controverses, les méthodes basées sur la méthode Ferber, mais en version « douce », tentent de convaincre en réduisant les délais d’absence (par exemple, la méthode chrono-dodo propose des intervalles de 15 secondes, et des câlins de 2 minutes, quand les pleurs de bébés s’intensifient trop).

    Pourtant, des recherches ont montré que les bébés n’ont pas encore la capacité de percevoir le temps de manière fiable, et ce à cause du sous-développement de leur système fronto-strié. La capacité à percevoir le temps qui passe, et donc l’efficacité de mesures basées sur ce paramètre est évaluée à partir de 7 ans. Alors, quel intérêt d’imposer une méthode controversée à des êtres encore en développement cognitif?

    Mais alors quoi d’autre?

    L’endormissement autonome n’est pas hors de portée, si c’est votre objectif, mais il ne devrait pas s’acquérir par la résilience, mais par la compréhension des rythmes de sommeil de votre enfant, la satisfaction de ses besoins de connexion, de régulation sensorielle et de sécurité.

    Notre compréhension du sommeil infantile a évolué grâce aux neurosciences et à la science du développement. Il est temps d’adapter nos comportements, qui étaient souvent basés sur des croyances culturelles plutôt que sur des faits.

    Je sais que vous êtes fatigués, épuisés même. Vous cherchez des solutions, des réponses, des nuits paisibles. Ne vous laissez pas séduire par des méthodes qui semblent prometteuses mais qui vont à l’encontre de la nature même de votre enfant.

    L’endormissement autonome est possible, mais il existe d’autres moyens pour l’acquérir si bébé est prêt, sans nécessairement passer par des pleurs solitaires.

    Si vous êtes intéressé par des approches plus douces et respectueuses de la biologie de votre bébé, je vous invite à découvrir mes programmes sur le sommeil des bébés.

     

     

    Source:

     

    (2) Gradisar, M., Jackson, K., Spurrier, N. J., Gibson, J., Whitham, J., Williams, A. S., … & Kennaway, D. J. (2016). Behavioral interventions for infant sleep problems: a randomized controlled trial. Pediatrics137(6), e20151486.

     
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