L’étude qui prouverait que laisser pleurer est efficace et sans danger… minute papillon!

L’étude qui prouverait que laisser pleurer est efficace et sans danger… minute papillon!

Image de Alice
Alice

Spécialiste de la physiologie du sommeil des bébés

 

 

Vous avez déjà vu cette phrase, non ?

« Des études sérieuses montrent que laisser pleurer fonctionne. Et que ça n’a aucun impact négatif sur le cerveau de bébé. »

Parfois, c’est formulé avec des pincettes.

Parfois, c’est balancé comme une évidence — un peu comme si on parlait de la gravité :

« c’est scientifique, circulez. »

Et au milieu de cette avalanche de certitudes, une étude revient en boucle, toujours la même, celle qu’on brandit comme la carte joker : Gradisar et al., 2016 (Pediatrics).

L’étude “preuve ultime”.

La randomized controlled trial censée clore le débat.

La référence qu’on glisse dans une story, un article, une consultation, un podcast…et hop : extinction validée, circulez (bis).

Mais alors, pourquoi des parents et des professionnels dits “résistants” refusent de l’admettre, si les études le prouvent si bien ?

Par idéologie ?

Par émotion ?

Par incapacité à accepter la réalité scientifique ?

Ou… parce qu’il y a un problème avec la manière dont cette étude est utilisée ?

C’est exactement ce qu’on va faire ici.

Pas un procès moral.

Pas un manifeste.

Juste une chose très simple — et pourtant rarement faite :

relire l’étude comme on est censé lire une étude.

  • Qu’est-ce qu’elle a vraiment testé ?
  • Qu’est-ce qu’elle montre réellement ?
  • Et surtout : qu’est-ce qu’elle ne permet pas de conclure, contrairement à ce qu’on lui fait dire ?

Parce qu’entre

« cette étude observe X dans un contexte très précis »

et

« on a la preuve définitive que l’extinction marche et est sans risque »,

il y a souvent… un petit truc qu’on appelle la méthode.

Maintenant qu’on a tout posé, on peut entrer dans le fond.

 

Ce que cette étude a réellement fait (et ce que ça veut dire)

Il s’agit d’un essai randomisé contrôlé — un Randomized Controlled Trial (RCT).

En clair :

  • les familles sont réparties au hasard dans différents groupes
  • on applique une intervention différente à chaque groupe
  • on compare ensuite les résultats

C’est, en théorie, le “gold standard” pour tester une intervention.

Combien de bébés ?

Environ 43 bébés, âgés de 6 à 16 mois, répartis en trois groupes d’une quinzaine d’enfants chacun.

Oui, dit comme ça, ce n’est pas beaucoup.

Mais — et c’est important de le dire — recruter des familles pour ce type d’étude est très compliqué :

  • il faut des parents volontaires
  • prêts à suivre un protocole précis
  • parfois inconfortable
  • sur un sujet émotionnellement chargé

Donc non, le faible effectif n’est pas forcément le signe d’une étude “bâclée”.

👉 C’est une réalité fréquente en recherche clinique chez le nourrisson.

On peut reconnaître ça tout en gardant en tête que la taille de l’échantillon va forcément limiter ce qu’on peut conclure.

 

Ce que les parents devaient réellement faire dans chaque groupe

Avant de discuter des résultats, il est important de comprendre ce que recouvraient concrètement les trois “bras” de l’étude.

Parce que derrière les termes techniques, ce sont des consignes très précises données aux parents.


🔹 1. L’extinction graduée (graduated extinction)

Dans ce groupe, les parents devaient suivre un planning précis de délais de réponse aux pleurs de leur bébé.

Concrètement :

  • le bébé est couché éveillé
  • le parent quitte la pièce dans la minute
  • si le bébé pleure :
    • le parent attend un certain temps avant de revenir
    • ces délais sont progressivement allongés
  • lors des retours dans la chambre :
    • le parent peut parler doucement
    • rassurer verbalement
    • mais sans prendre l’enfant dans les bras
    • sans allumer la lumière
    • sans interaction prolongée

L’objectif est clair :

👉 réduire progressivement la réponse parentale aux pleurs, tout en maintenant une présence minimale.

On est bien sur une logique d’apprentissage comportemental :

le bébé apprend à s’endormir (et se rendormir) sans intervention active du parent.


🔹 2. Le bedtime fading (endormissement retardé)

Le fading repose sur une logique différente, issue de la théorie de la pression de sommeil.

Ici, l’idée n’est pas de modifier la réponse aux pleurs, mais de :

  • décaler l’heure du coucher
  • afin que le bébé soit très somnolent au moment où il est mis au lit

Concrètement :

  • si un bébé met longtemps à s’endormir à 19h30, on va le coucher plus tard (par exemple 20h ou 20h15)
  • une fois que l’endormissement devient rapide :
    • l’heure du coucher est progressivement avancée
  • le but est de renforcer l’association : lit = endormissement rapide

Dans ce groupe :

  • les pleurs peuvent exister
  • mais ils sont supposés être réduits par une pression de sommeil plus forte

Il a donc ici association d’un facteur physiologique (la pression de fatigue) et d’un facteur comportemental (lit = endormissement).


🔹 3. Le groupe “contrôle” (éducation au sommeil)

Les parents de ce groupe recevaient :

  • des informations écrites sur le sommeil des bébés
  • issues d’un service public de santé de l’État d’Australie-Méridionale
  • via un site institutionnel (cyh.com à l’époque)

👉 L’article ne fournit cependant pas le contenu détaillé de ces recommandations dans le corps du texte.

👉 Les consignes exactes données aux parents de ce groupe ne sont pas reproduites intégralement (elles sont renvoyées à une table supplémentaire non accessible ici).

La page actuelle parle des consignes de sécurité, de l’importance d’bserver son bébé, de ne pasle laisser pleurer, et de ne pas avir d’attente irréaliste quand aux nombres de reveils. En revanche, pas de mention du rythme, de l’environnement de sommeil, des activités proposé en journée, ca reste très succint)


Les premieres couacs :

Le vrai nombre de participants (et pourquoi ça change beaucoup de choses)

Sur le papier, l’étude inclut 43 bébés.

C’est le chiffre qui apparaît partout, celui qu’on retient, celui qui rassure.

Mais en recherche, le chiffre qui compte vraiment n’est pas celui du départ.

C’est celui sur lequel les analyses finales sont faites.


Les abandons en cours d’étude : un détail qui n’en est pas un

 

Toutes les études cliniques ont des abandons.

C’est normal.

Surtout quand il s’agit de nourrissons, de sommeil, et de méthodes parfois difficiles à appliquer au quotidien.

Sur le papier, l’étude inclut 43 bébés.

Mais en recherche clinique, le chiffre clé n’est jamais celui du départ.

C’est celui des participants encore présents au moment où l’on analyse les effets.

Et ici, les abandons sont loin d’être anecdotiques.

À 1 mois (en plein cœur de l’intervention)

  • Extinction graduée : 14 → 10 bébés ➝ 29 % d’abandon
  • Bedtime fading : 15 → 7 bébés ➝ 53 % d’abandon
  • Groupe contrôle : 14 → 11 bébés ➝ 21 % d’abandon

Autrement dit :

👉 près d’une famille sur deux a quitté le bras bedtime fading dès le premier mois,

👉 et près d’une sur trois le bras extinction graduée.


À 3 mois (moment où l’efficacité est évaluée)

  • Extinction graduée : 7 bébés ➝ 50 % des participants initiaux perdus
  • Bedtime fading : 7 bébés ➝ ≈ 53 % perdus
  • Groupe contrôle : 9 bébés ➝ ≈ 36 % perdus

Les résultats “d’efficacité” sur le sommeil reposent donc, concrètement, sur :

  • 7 bébés dans chacun des deux groupes interventionnels,
  • et 9 bébés dans le groupe contrôle.

Pourquoi, en statistiques, c’est un signal d’alerte

En analyse statistique, on part d’un principe très simple :

Les personnes qui abandonnent une intervention peuvent avoir des raisons différentes, et parfois pas lié à l’étude en elle-même, mais si le nombre est conséquence, on peut penser qu’elles abandonnent parce que :

  • c’est trop difficile à mettre en œuvre
  • ça ne fonctionne pas pour elles
  • ou parce que la situation devient trop inconfortable, émotionnellement ou pratiquement

Quand les abandons sont plus nombreux dans un groupe que dans les autres, cela crée ce qu’on appelle un biais de sélection.

Autrement dit :

  • les résultats finaux ne reflètent pas l’ensemble des familles assignées à l’extinction
  • mais un sous-groupe très spécifique : celles pour qui la méthode a été tolérable, applicable, soutenable

 

C’est beaucoup plus modeste que ce qu’on affirme habituellement en brandissant cette étude, et en omettant de dire : les méthodes potentiellement les plus “efficaces” sont aussi celles que le plus de familles n’ont pas pu poursuivre

Ce n’est pas une attaque idéologique.

C’est une information méthodologique essentielle.

 

À ce stade, une première conclusion s’impose :

Même avant de discuter du stress, du cortisol ou de l’attachement,

l’étude repose sur un nombre de participants effectifs beaucoup trop faible pour servir de preuve absolue.

Et ce point est d’ailleurs souligné noir sur blanc par plusieurs chercheurs dans des commentaires publiés à la suite de l’article.

Mais ce n’est pas le seul problème.

 

En parlant de resultat, qu’est-ce que l’étude démontre:

 

L’étude a analysé 4 variables par questionnaire aux parents (mesure subjective), ainsi que le sommeil des bébés par actigraphie (un examen médical non invasif mesurant les mouvements du corps via un capteur semblable à une montre) (mesure objective).  

Les auteurs ont choisi de présenter principalement les résultats des questionnaires

Les quatre variables issues principalement des journaux parentaux étaient les suivantes:

🔹 1. La latence d’endormissement

La latence d’endormissement, c’est :

le temps qui s’écoule entre le moment où le bébé est couché

et le moment où il s’endort.

Dans cette étude, cela correspond donc au délai entre :

  • le coucher (bébé posé au lit)
  • et l’endormissement observé (ou supposé)

📌 Ce que ça mesure bien :

  • la rapidité avec laquelle l’enfant s’endort
  • l’efficacité du rituel et du contexte d’endormissement

📌 Ce que ça ne mesure pas :

  • la qualité de l’endormissement
  • l’état émotionnel du bébé pendant ce temps
  • s’il s’endort calmement, en pleurant, en se résignant, ou épuisé

Dans l’étude :

  • extinction et fading réduisent la latence de façon comparable
  • le groupe contrôle ne montre pas d’amélioration notable (envirn 25 minutes, ce qui est le temps moyen d’endormissement des enfant de cet âge, sans que cela soit considéré comme un problème au niveau physiologique d’ailleurs).

➡️ Sur cette variable, l’extinction n’est pas supérieure au fading.


🔹 2. Le nombre de réveils nocturnes

Cette variable correspond au :

nombre de fois où l’enfant se réveille pendant la nuit

et le signale (en pleurant, en appelant, en sollicitant le parent).

Et c’est là un point crucial.

📌 Dans les journaux parentaux :

  • un réveil n’existe que s’il est perçu par le parent
  • un réveil silencieux ou non signalé n’est pas comptabilisé

👉 Autrement dit :

on ne mesure pas directement le nombre de micro-éveils du bébé,

mais le nombre de réveils qui mobilisent le parent.

Dans l’étude :

  • seule l’extinction montre une forte diminution du nombre de réveils signalés
  • le fading et le contrôle changent peu sur ce point

Les auteurs eux-mêmes notent que :

les bébés peuvent continuer à se réveiller,

mais ne plus signaler leurs réveils aux parents .

C’est une distinction essentielle.


🔹 3. Le temps éveillé après l’endormissement (WASO)

Le WASO (Wake After Sleep Onset) correspond au :

temps total passé éveillé après l’endormissement initial,

cumulé sur l’ensemble de la nuit.

Par exemple :

  • un bébé s’endort à 20h
  • se réveille 3 fois dans la nuit
  • reste éveillé 10 minutes, puis 15 minutes, puis 5 minutes → WASO total = 30 minutes

📌 Ce que le WASO mesure :

  • la fragmentation de la nuit
  • le temps global d’éveil nocturne

📌 Ce que le WASO ne dit pas :

  • comment le bébé vit ces phases d’éveil
  • s’il est apaisé, stressé, immobile, pleurant, ou dissocié
  • s’il est accompagné ou non

Dans l’étude :

  • le WASO diminue dans les trois groupes, y compris dans le groupe contrôle mais avec la plus forte baisse dans le groupe extinction

🔹 4. Le temps total de sommeil nocturne

Il s’agit simplement du nombre total d’heures de sommeil pendant la nuit.

Le temps total de sommeil nocturne augmente aussi dans le groupe contrôle, dans des proportions comparables à celles observées dans le groupe extinction.
L’extinction ne semble donc pas conférer d’avantage clair sur ce paramètre pourtant central.

Ce qui suggère que :

  • le sommeil nocturne évolue aussi sans extinction
  • probablement avec l’âge et la maturation du rythme veille–sommeil

Mais au final, le cortisol augmente ou pas?

Les mesures de cortisol dans cette étude visent avant tout à vérifier l’absence d’une activation prolongée de l’axe du stress, susceptible d’avoir un impact durable sur le développement cérébral.

Sur ce point précis, l’étude apporte un élément de réponse : aucune élévation chronique du cortisol n’est détectée à distance de l’intervention.

En revanche, le protocole ne mesure jamais la réponse physiologique au moment des pleurs non répondus (ce qui a aussi été critiqué publiquement)

Il ne permet donc pas d’évaluer le stress aigu vécu par le bébé pendant l’extinction!

 

Et les résultats par actigraphie alors?

Si l’on sen tient au résultats des questionnaires, on pourrait avoir l’impression que l’extinction est effectivement efficace, ne serait-ce que par la réduction significative du nombre de réveils, un critère important pour les parents épuisés, et inquiets du sommeil fragmenté de leur bébé.

C’est la que les auteurs se dédient: les mesures objectives du sommeil, par actigraphie (donc une mesure non subjective), ne montrent pas de différences significatives entre les groupes!!

Les auteurs l’écrivent explicitement :

les changements observés dans les journaux parentaux ne sont pas retrouvés dans les données

actigraphiques.

Autrement dit :

le sommeil mesuré par les mouvements du bébé ne change pas significativement,

alors que le sommeil tel que perçu par les parents, lui, s’améliore.

Les auteurs passent rapidement dessus et interprètent cette divergence ainsi :

le bébé pourrait continuer à se réveiller, mais ne plus signaler ses éveils aux parents.

Ils précisent qu’ils n’y voient pas un renoncement, mais un apprentissage de l’auto-apaisement.


Pourquoi cette interprétation pose question?

 

Cette interprétation n’est pas neutre.

Car une autre lecture — tout aussi plausible — existe :

le bébé peut être éveillé, physiologiquement actif, sans appeler,

non pas parce qu’il “s’auto-apaise”,

mais parce que le signal n’entraîne plus de réponse attendue.

D’un point de vue neuroscientifique, le fait qu’un comportement disparaisse

ne permet pas à lui seul de conclure à une régulation émotionnelle acquise.

Il peut tout aussi bien traduire :

  • une inhibition du signal,
  • une adaptation comportementale,
  • ou une réponse conditionnée à l’absence de retour.

Ce que les données permettent vraiment de dire

En l’état, les résultats suggèrent surtout ceci :

l’extinction est efficace pour réduire les signaux nocturnes adressés aux parents,

beaucoup plus que pour transformer objectivement le sommeil du bébé.

C’est une efficacité réelle, mais partielle,

et très différente de l’idée largement diffusée d’un sommeil profondément “réparé” ou “normalisé”. Et encore une fois, efficace pour 50% des familles qui ont essayé…

 

Je sais que cette étude n’est pas la seule citée pour affirmer que « laisser pleurer marche ».
Mais quand celle qui est présentée comme la plus solide méthodologiquement ne permet déjà pas de conclure clairement, je vous laisse imaginer ce qu’il en est des autres.

Dans la grande majorité des cas, ces études comparent « laisser pleurer » à « ne rien changer du tout« .

Or ce n’est pas du tout ce que proposent la plupart des approches alternatives aujourd’hui.

Travailler sur :

  • le rythme sur 24 heures et la pression de sommeil (de façon bien plus fine que le fading),
  • l’environnement de sommeil,
  • l’éveil en journée,
  • la régulation sensorielle,
  • l’ajustement au tempérament de l’enfant,

ce n’est pas “ne rien faire”.
C’est même souvent faire beaucoup — autrement.

Alors pour tous les parents qui ne veulent pas laisser pleurer leur bébé pour avoir enfin la paix
(ok, on sait que la réalité est plus complexe, et bien plus douloureuse que ça) :
je le redis clairement il existe des alternatives.

Et quand on entend « certains n’ont pas le choix », je pense surtout que, très souvent,
on ne leur a pas proposé autre chose.

Si certains parents choisissent malgré tout de tenter une méthode de type extinction,
cela leur appartient.
Mais que ce soit en connaissance de cause,
pas parce qu’on leur affirme que « bébé dormira mieux après ».

Parce que ça, à ce jour,
on ne l’a toujours pas prouvé.

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *